Drift

De Thierry Di Rollo, aux éditions Le Belial

Pour une fois, je ne sais pas par quel côté attaquer ce texte. J’ai terminé le livre depuis quelques mois, tout cela n’est plus très frais. Surtout parce que mon avis reste un peu bordélique. La suite risque de l’être tout autant.

Quand Drift est annoncé par Le Belial, le concept de cette aventure pulp autour d’un gigantesque vaisseau en forme de flèche me parle, plus que le nom de l’auteur que je découvre pour l’occasion. Encore plus lorsque la couverture de Manchu est dévoilée. Il y a quelque chose de puissant dans cette perspective, dans les détails qui mettent en valeur l’échelle, ce bleu en fond.

Il déploie dans l’espace noir sa forme en pointe de flèche. Il flotte, lourd et interminable, et des vaisseaux par centaines gravitent autour de lui. Ses flancs sont piquetés de lumières blanches ; quelques-unes clignotent ensemble, dessinant de courtes lignes sur le fuselage gris sombre…

Le découpage de l’histoire m’a pour ainsi dire surpris, avec une première partie qui prend son temps. Non, attendez, ce n’est pas tout à fait exact. Elle est bien cette partie : rythmée, variée, avec un héros qu’on apprend à connaitre rapide. Dwayne Darker m’est sympathique, comme le sont ces héros désabusés et solitaires, talentueux et même trop bons pour leur propre bien.

Mais moi je voulais décoller plus vite, aller dans l’espace quoi ! Devoir attendre la moitié du livre pour cela m’a frustré.

Je ne me suis pas ennuyé pour autant : les aventures terrestres de Dwayne sont plaisantes à suivre, avec ce petit esprit noir agréable, même si je concède un intérêt moindre pour les flashbacks.

J’aime particulièrement cette Terre désolée, épuisée au-delà de tout espoir, de tout retour. Voir les Justes organiser ainsi leur fuite en catimini pour aller prospérer ailleurs, dans la continuité du capitalisme décadent qui a conduit à cette situation, semble parfaitement adéquat. Pourtant, n’attendez pas de message propre : le constat est factuel et ne porte aucune valeur spécifique, si ce n’est une vision de l’humain singulièrement sombre.

Bien qu’ancré dans une certaine réalité, j’apprécie la créativité de l’auteur pour construire son univers, le distiller par touche, avec tout ce qu’il a d’étranger et de futuriste mais pas trop. L’amibe géante, compagnon de voyage du protagoniste, est une très bonne surprise, présente juste comme il faut.

Dwayne est typiquement le héros pour qui chance se confond avec malchance. Son affinité avec les deux chiens Janus et Charon est un bon exemple. Partant d’un simple contrat visant à les localiser et les récupérer, la dépendance des canidés à leur nouveau maitre lui vaut d’être embarqué sur le Drift contre sa volonté. Ce coup du sort lui vaut pourtant d’échapper à l’enfer qu’est devenue la vie terrestre.

Le récit est un joyeux mélange des genres, qui s’éparpille parfois contre raison. La fausse piste la plus parlante pour moi est celui du clone. On apprend son existence dans la première partie, ce qui m’a valu d’imaginer de nombreux retournements de situations. Lorsque Dwayne croise sa route plus tard sur le Drift, la conclusion est d’une troublante banalité.

Les deux chiens nus le regardent, couchés en position d’attente, retranchés au fond de leur cage. Ils halètent à l’unisson, les crocs luisants de salive. Leur peau glabre se plisse aux jointures des membres et sous le cou, irradie d’un blanc crayeux, immaculé. Les oreilles se dressent, pointes soulignées d’un ocelle beige ; le museau effilé se termine sur une truffe noire de jais.

Troublante car finalement, la vie de Dwayne est aussi incroyable qu’ordinaire, ce qui donne au récit une saveur particulière : ce n’est pas une odyssée passionnante, ni un destin hors du commun. Et dans le fond, c’est une histoire d’amour, ou du moins l’histoire des conséquences de cette histoire sur le parcours de Dwayne.

Si Drift ne s’est pas révélé être le livre que j’attendais, j’ai tout de même passé un bon moment. Fouillis, au point de me sembler parfois brouillon, s’amusant avec quelques fausses pistes et persistant à ne pas s’élever trop haut, l’ensemble se tient pourtant bien.

La page finale tournée, il m’est resté un sentiment doux-amer fugitif, dernière évocation de la vie de Dwayne Darker, ni héros ni antihéros, tel que lui-même.

This article was updated on 20.08.18