Vigilance, de Robert Jackson Bennett

Vigilance

De Robert Jackson Bennett — Au éditions du Belial’ (lu en numérique en version fr)

Courant 2020, les toujours formidables éditions du Belial’ annoncent la sortie des nouveaux titres de la collection Une Heure-Lumière, avec notamment Vigilance. Deux choses me frappent alors : la couverture d’Aurélien Police avec ce drapeau américain présenté à la verticale, donc les rayures se transforment en trainées de sang et dont les étoiles sont remplacées par des impacts de balles. Percutant.

Ensuite, le thème : les États-Unis, l’ultra-violence, les armes, la télévision, etc. Nous sommes sur la dernière année du mandat de Donal Trump, une ère forgée dans l’absurde, le sang, le racisme et la médiatisation à outrance. Autant dire que voir un auteur (qui m’était jusque là inconnu) se saisir de cette matière au travers d’un court roman d’anticipation attire forcément ma curiosité.

Entre les nombreuses chroniques sur ce livre, et mon souhait de ne pas en dévoiler les rouages plus que de raison, je vais expliquer mon ressenti le plus simplement possible :

Glaçant. Brutal. Bien trop proche du réel.

Le roman n’est pas particulièrement gore, mais n’en demeure pas moins violent. De par l’axe choisi déjà, des tueries de masse organisées et retransmises à la télévision, mais surtout parce qu’il aborde de nombreux petits sujets, tous importants et faisant office d’un mécanisme plus grand. C’est une peinture : chaque phrase, chaque détail, chaque dialogue ne sert qu’à ajouter une nouvelle couleur, l’ensemble se voulant un portrait acide d’une société américaine (mais pas seulement) sclérosée et nécrosée.

Le fait d’observer une bonne partie du récit au travers de l’un de ses instigateurs provoque un certain malaise : c’est un job, avec des objectifs. C’est du business. Tout y est traité à la fois de l’intérieur, au plus près, mais également avec une froideur et une distance très clinique. Plusieurs réflexions sont délivrées de façon assez brute, sans fard, en regardant les faits droit dans les yeux. Comme pour la pub, il faut vendre, connaitre son public cible, ses bons côtés comme ses plus bas instincts, ses peurs et ses moteurs. L’auteur ausculte l’Amérique, mais également le lecteur, sans lui laisser l’opportunité de détourner le regard, le seul échappatoire étant de refermer le livre.

Et ce serait tout à fait inoffensif si cela ne touchait pas si souvent juste. Si la lecture n’éclairait pas crûment nombre choses que l’ont voit déjà aujourd’hui juste en allumant la TV ou en regardant les infos. Si finalement ce monde presque là n’était pas déjà dehors, juste très légèrement poussé en avant. Un pas de côté demain… ce que l’anticipation sait parfois faire de mieux pour parler de maintenant.

C’est ce qui fait de Vigilance un roman passionnant autant que dérangeant. Une autopsie d’un corps social encore vivant, pourrissant lentement sous nos yeux. Un rappel que nous sommes tous spectateurs, que nous sommes tous la cible marketing de quelqu’un d’autre, que nous sommes tous… complices, car passifs ? En un mot, un bon coup de pied au cul.

Je ne regrette que la fin, trop rapide, bien qu’elle parvienne à amener une douce ironie quand on s’intéresse aux relations internationales contemporaines, sur le regard moralisateur que l’occident porte sur d’autres contrées. Et une réflexion intéressante sur le contrôle : c’est quand on pense l’avoir qu’il nous échappe parfois totalement.

J’aime beaucoup la collection Une Heure-Lumière, bien qu’il m’en manque encore pas mal : j’ai le plaisir d’y trouver des explorations différentes mais toujours passionnantes. Avec Vigilance, c’est la seconde baffe que je prends après L’Homme qui mit fin à l’Histoire, et je ne peux qu’applaudir Le Belial’ pour proposer, ouvrage après ouvrage, une collection d’un tel niveau.

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This article was updated on 20.12.11